On ne tue pas. C'est une règle qui est (heureusement !) respectée par la plupart d'entre nous. Mais la respectons car nous le voulons vraiment ? Le film "intraçable" donne à réfléchir sur cette règle.
Avant de commencer à lire, ouvrez votre navigateur préféré (ou celui qui venait avec votre système d'exploitation) et allez faire un tour sur le site : www.killwithme.com.
Si vous ne comprenez pas du tout l'anglais, restez un peu ici.
Vous y trouverez en grosses lettres : "Enter" (entrez). Si vous cliquez dessus, une fenêtre apparaîtra sur votre écran et vous y lirez :
Visiter cette page internet pourrait blesser des innocents. Voulez-vous toujours entrer ?
Et vous pouvez cliquer sur Oui (yes) ou sur Non (no).
Maintenant, si vous n'y avez pas été, allez-y avant de continuer à lire.
D'après la statistique de cette page internet, et au moment où j'écris ces lignes, seuls 11 % des internautes ont cliqué sur "no".
89 % des internautes ont ignoré l'avertissement et ont cliqué sur Yes.
Dans le film "Intraçable", qui a paru en mars, la chose est plus compliquée (attention si vous continuez à lire, je vais dévoiler des éléments du film).
Dans ce film, un psychopathe a conçu une page internet, killwithme.com, qui, en fin de compte, est une machine à tuer.
Il a capturé et enfermé des personnes qui sont reliées à divers instruments de torture et de mort et chaque fois qu'un internaute clique sur "Enter", un des instruments se déclenche ce qui, à terme, tue la personne.
En fin de compte, plus ce site web a de visiteurs, et plus de personnes vont mourir et plus elles meurent vite.
Un sacré dilemme, car même la police, afin de voir ce qui se passe sur cette page, est obligée de cliquer et donc de participer à l'assassinat.
Dans ce cas bien précis, juridiquement, il n'y a pas de coupable, car qui peut dire quel est l'internaute qui a commis le crime. De plus, du fait où la mort arrive à petit feu (par exemple par injection de poison), ce n'est pas la dose infime donnée par un internaute spécifique qui tue, ce n'est que la dernière, mais la dernière n'aurait pas tué s'il n'y avait pas eu de doses précédentes.
Enfin, les coupables ne peuvent pas être attrapés.
Comment retrouver 100.000 personnes qui se sont connectées, comment prouver que le propriétaire de l'ordinateur est celui qui a cliqué?
En gros : Le meurtre parfait sans coupable.
Et de là, la question : Qu'est-ce qui nous empêche de tuer ? Le sens moral ? La peur d'être pris ?
Le problème du net est que rien ne peut arrêter l'internaute. Il n'y a ni police, ni lois, ni règles, ni rien d'autre. La seule barrière qui existe est le sens moral de l'internaute. Il lui faut avoir suffisamment de sens moral et d'auto-discipline pour pouvoir agir de façon raisonnable et humaine même si personne n'est là pour le contrôler.
Et si on pouvait tuer quelqu'un de façon toute à fait anonyme, sans risque d'être pris... Qu'en serait-il?

89 % auraient osé.
Sans aller aussi loin, il est de plus en plus évident que le ton sur internet se durcit, les gens deviennent de plus en plus violents dans leur propos et de plus en plus agressifs.
Comment est-ce que ces choses sont imbriquées les unes dans les autres.
Pour comprendre ce qu'il se passe, il nous faut faire appel aux observations d'un psychologue américain, Lawrence Kohlberg (1927 - 1987).
Se basant sur les travaux du cognitif Jean Piaget, il a mis des cobayes en proie à des dilemmes moraux et, plutôt que de s'intéresser aux valeurs communiquées, il s'est intéressé au mode d'argumentation utilisé pour se justifier.
En analysant ces arguments, il en est arrivé à trouver trois principes moraux fondamentaux chez l'humain: la période préconventionnelle, la période conventionnelle et la période postconventionnelle.
Dans la période préconventionnelle, l'enfant a entre deux et sept ans et il n'a pas encore intégré les valeurs sociales. Il va se poser des questions du genre : Est-ce que je vais être puni ? est-ce que je vais être récompensé ? Ce sera par rapport à lui, en tant que personne.
L'enfant n'a pas la compréhension de l'autre en tant qu'entité.
C'est pour cette raison que vers cet âge, les enfants peuvent faire mal aux animaux ou à leurs camarades. L'autre n'est pas vraiment une personne à part entière.
L'ordinateur et certaines activités sur l'ordinateur (comme certains jeux vidéo violents) jouent sur ce principe : l'autre est virtuel, il n'existe pas. On peut "tuer" quelqu'un sans autre risque que de "mourir" dans le jeu.
Sur les groupes de discussions, on peut parfaitement insulter et se comporter violemment sans aucun risque.
Lorsque l'internaute agit de cette façon, il se trouve à ce stade de la morale.
Le deuxième stade est le stade conventionnel. L'enfant a, environ, entre 7 et 15 ans.
À cet âge, l'enfant a compris qu'il y a certaines conventions qui sont à respecter. Comme il est en train de bâtir sa personnalité, les choses les plus importantes dans son monde sont : que vont penser les autres ?
Il est très basé sur le fait que les autres doivent l'aimer, il doit donc être gentil, etc.
Les personnes qui font ou ne font pas certaines choses parce que "les autres ne doivent pas penser ceci ou cela de moi" sont à ce stade, et il s'agit de la plupart des gens.
Avant que l'internaute s'inquiète de cela, il faudrait qu'il y ait des règles. Or il n'y en pas sur Internet. De plus, il est assez facile de se "faire une personnalité" qui va s'épancher sur tout sans risque que la personnalité "principale" (nous) soit touchée.
Sur internet, il n'y a pas que de l'information. Il y en a, bien sûr, mais la tendance va de plus en plus vers l'exhibition. Que ce soit FaceBook, MySpace ou autre communauté, il en va de se montrer. De montrer qu'on est spécial, différent, autrement...
Et une personnalité importante sur le net est une personne dont le profil, dont la page, est beaucoup visité. C'est le succès.
Et pour des visites, on est prêt à faire tout et n'importe quoi.
De préférence, choquer les autres, car cela donne des clics, donc de l'importance.
Cela peut même donner de l'argent, car certains annonceurs, si on a beaucoup de clics, proposent leur banderole à mettre sur le site contre une bonne rémunération cash en retour.
Si on en est à ce niveau, en tant qu'internaute, on est aussi arrivé au niveau conventionnel.
Et force est d'admettre, qu'une très grande partie des internautes est située à ce niveau.
Le troisième niveau est le niveau postconventionnel.
C'est un niveau où le comportement dépasse les principes sociaux. Il est alors basé sur des règles du respect de l'humain et de l'individu et il est obtenu par certains (au maximum 25 % de la population nous dit Kohlberg) après l'âge de 15 ans.
Pour revenir au test de la page internet killwithme.com, nous pourrions dire que :
Préconventionnel : Vous avez cliqué.
Conventionnel : Vous avez cliqué et vous dites que non, où vous n'avez pas cliqué par peur qu'on vous trouve pervers.
Postconventionnel : Vous n'avez pas cliqué, car -- même si cela reste de la théorie -- il est hors de question que vous blessiez un innocent, même si vous êtes sûr et certain de ne jamais être pris.
Le message de ce film est clair et net : arrive un moment où internet détruit ces principes. Nous en restons au niveau préconventionnel ou (au mieux) conventionnel.
Et est-ce que, dans la vie réelle, nous ne participons pas à blesser d'autres rien qu'en regardant ?
Si, par exemple, la décapitation de Nick Berg par les islamistes n'avait pas été diffusée partout, il y aurait-il eu d'autres victimes ? Il y aurait-il eu une première victime ?
Car en plus d'être sur internet, les journaux et la télé en ont parlé, comme cela, une bonne partie de ceux qui ne le savaient pas en ont pris connaissance et se sont jetés sur l'ordinateur afin de voir de leurs yeux ce que la télé n'avait montré qu'à moitié.
Il y aurait-il eu un intérêt à ce genre d'action si cette vidéo n'était pas devenue la plus populaire du web et des médias ?
Et dans ce cas, en ajoutant un clic à la statistique de la vidéo, n'avons-nous pas été complices des décapitations suivantes.
Est-ce que les médias montreraient ce genre de programme si l'audimat tombait (et de là l'argent engrangé par les pubs) ?
Même l'internaute a une responsabilité, même le téléspectateur a une influence.
Ce film d'horreur assez cru pose les bonnes questions et c'est à nous de trouver les réponses et, surtout, la façon d'agir.
Dominez vos clics.



