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Infection de folie

La schizophrénie est un fléau dévastateur. On estime qu'un pour cent de la population en souffre. Hallucinations, psychose, difficultés cognitives rendent la vie impossible aux gens qui en souffrent. Il leur est impossible de garder un emploi et impossible de vivre sans souffrance. Quelle est la raison principale de ce problème ? D'après un nombre toujours grandissant d'experts : La grippe !

GrippeOui, en lisant cela, vous êtes sceptique. Vous n'êtes pas le seul. On a du mal à relier ce mal qui handicape les gens à vie à un nez qui coule et à la grippe.

Néanmoins, les études ont constamment relié la schizophrénie à des infections prénatales de virus de la grippe et autres.

Les mères ayant souffert de ces maladies durant leur grossesse ont un bien plus grand risque de mettre au monde un enfant qui aura la schizophrénie.

En 2006, les chercheurs de l'université de Columbia ont constaté que 20 % des cas de schizophrénie étaient dus à des infections prénatales.

Cela fait bien longtemps que l'on sait que des microbes comme les streptocoques ou la syphilis mènent à de sérieux troubles psychiatriques.

Aujourd'hui, un nombre toujours croissant de scientifiques pensent que les microbes sont la raison principale de plusieurs maladies mentales qu'on croyait, jusqu'ici, dues à des raisons psychologiques ou neurobiologiques.

La maladie la plus évidente est la schizophrénie, mais l'autisme, la bipolarité (maniacodépression), et les TOCS (Troubles Obsessionnels du Comportement) pourraient également être reliés à des infections virales, bactériennes ou parasites in utero, lors de la petite enfance ou de l'enfance.

Certaines de ces infections affectent directement le cerveau, mais d'autres génèrent une réaction du corps, qui fait interférence au développement du cerveau voire qui attaque les cellules du cerveau par erreur auto-immune.

Pour les scientifiques, c'est une bonne nouvelle, car dans ce cas on pourrait développer un vaccin qui empêcherait ces virus de s'attaquer à l'organisme ou, s'il s'agit d'une réaction auto-immune, il sera peut-être possible de développer un médicament qui bloquera son effet sur le cerveau.


Les raisons de la maladie mentale - historique

Déjà en 1896, deux médecins ont décrit comment ils avaient injecté de fluide cérébral de patients malades dans des lapins et comment ceux-ci sont devenus malade. À cette époque, les médecins avaient conclu, dans un article paru dans le Scientific American de l'époque, que certaines formes de maladie mentale pouvaient être causées par des infections, au même titre que le typhus, la diphtérie et autres.

Mais lorsque la psychanalyse freudienne a gagné du terrain dans les années 1930, l'idée a plus ou moins été mise en veille.

En 1950, la découverte de l'ADN comme matériel héréditaire a boosté la recherche sur les raisons génétiques des maladies, les maladies mentales incluses.

SchizophréniePlusieurs articles ont reporté un élément héréditaire dans la schizophrénie, mais les gènes n'étaient pas tout. Il manquait un élément. Par exemple, on a constaté que sur de vrais jumeaux, si l'un des deux était atteint de schizophrénie, l'autre n'avait qu'une chance sur deux de développer la maladie.

Les influences de l'environnement ont alors été prises en compte comme un élément qui pouvait déclencher la maladie chez la personne ayant des prédispositions à la schizophrénie.

Et les scientifiques ont donc tout épluché, depuis le régime jusqu'au style de vie, en passant par la localisation géographique.

Ce n'est qu'en 1973 que le docteur Edwin Fuller Torrey a publié un article reprenant une idée qui avait été oubliée pendant des décennies : est-ce que les microbes pourraient causer la maladie mentale ?

Les scientifiques se sont alors penchés sérieusement sur le sujet et plus ils ont cherché, plus ils ont trouvé.

La maladie la plus étudiée était la schizophrénie.

Plus de 200 études ont suggéré que la schizophrénie atteint entre 5 % et 8 % plus fréquemment les enfants nés en hiver et au printemps.

Les chercheurs ont compris que les virus les plus présents lors de l'hiver pouvaient être des facteurs de grande influence.

En 2004, le psychiatre à l'université de Columbia, Alan S. Brown, a analysé des échantillons de sang qui avaient été pris entre 1959 et 1966 sur 189 femmes enceintes. 64 d'entre elles avaient donné naissance à un enfant devenu schizophrène.

Ces femmes avaient eu plusieurs prises de sang tout au long de leur grossesse.

Brown et ses collègues ont fait des comparaisons en analysant les échantillons afin de voir si (et si oui, quand) ces femmes avaient eu la grippe lors de leur grossesse.

Ils ont constaté que si l'infection de grippe touchait la mère au début et jusqu'au milieu de la grossesse, le risque de schizophrénie était triplé.

Une infection lors des trois premiers mois de grossesse multipliait le risque par sept.

Brown a également constaté, dans une étude parue en 2001, que les enfants nés d'une mère qui avait été exposée à la rubéole avaient dix fois plus de risque de développer la schizophrénie.

Aujourd'hui, tout le monde, ou presque, est vacciné contre la rubéole, le risque est donc minime, mais Brown a constaté un lien entre la schizophrénie et le Taxoplasma gondii, un parasite unicellulaire qui infecte 40 % de la population humaine au travers d'eau contaminée et de viande pas suffisamment cuite.

Dans une de ses études, Brown constate que si des anticorps anti-taxoplasma gondii sont constatés dans le sang de la mère (donc indiquant que la mère a un moment donné a été infecté par le taxoplasma gondii), le risque que l'enfant développe la schizophrénie était multiplié par 2,5.

Même si le cas est plus évident pour ce qui est de la schizophrénie, les infections prénatales de rubéole ou de herpes ont été souvent reliées à des maladies psychiatriques comme l'autisme, les désordres bipolaires et même la maladie d'Alzheimer (ce qui expliquerait pourquoi celle-ci se développe autant).

Jusqu'ici, les corrélations trouvées entre les infections et les maladies psychiatriques ne sont que ça : des corrélations.

Il n'y a aucune preuve que le virus est la cause directe de la maladie. Cela pourrait parfaitement être l'inverse : la personne ayant le gène de la maladie pourrait être plus encline à agir de façon à être exposée au virus.

Mais les études animales tendent également dans cette direction.

Le biologiste Paul H. Patterson, en 2003, a publié une étude d'après laquelle les souris nées de mère ayant été infectées par la grippe lors de la gestation sont plus peureuses que les autres souris. Elles sont aussi moins enclines à explorer de nouveaux objets et ont des problèmes d'interaction avec les autres souris.

Le développement neurologique de ces souris apparaît interrompu. Les autopsies de ces souris ont établi qu'il y avait une grande différence dans la distribution de leurs neurones.

Les preuves continuent à s'accumuler et un bon nombre d'experts commencent à penser qu'il y a un lien entre les infections prénatales et les maladies psychiatriques.

Ceci pose une nouvelle question : quels effets ont ces infections sur le cerveau du fœtus ?


Le facteur immunitaire

Même si le fœtus est protégé par le placenta, certains microbes sont capables de passer cette barrière.

TAxoplasma gondiiLe taxoplasma gondii en est capable justement.

Une infection au taxoplasma gondii en début de grossesse peut causer une fausse couche ou de sérieux handicaps.

On en sait beaucoup moins pour ce qui est des infections en fin de grossesse ou des infections dormantes (infection pour laquelle le virus ne passe pas la barrière du placenta, mais hiberne et attend).

D'après Brown, ce genre d'infection, qu'on a jusqu'ici considéré comme bénigne, pourrait avoir une influence.

Le taxoplasma gondii est un des quelques microbes qui est capable de franchir la barrière protectrice du cerveau.

Il s'agit d'une membrane qui sépare les cellules du cerveau du reste du corps.

Une fois dans le cerveau, le taxoplasma gondii affecte le comportement de son hôte.

Les rats et les souris infectées perdent leur peur du chat, par exemple, ce qui d'ailleurs est dans l'intérêt du parasite qui ne peut se reproduire que dans le chat.

Pour ce qui est des humains, le taxoplasma gondii altère quelque peu la personnalité de l'hôte, le rendant plus névrosé et moins sûr de lui. Il rend les hommes plus prudents et les femmes plus ouvertes.

Le parasite change ces comportements en affectant le niveau de certaines substances chimiques du cerveau.

Une étude, par exemple, indique que le taxoplasma gondii augmente la dose de dopamine, un neurotransmetteur important impliqué dans bon nombre de processus du cerveau (par exemple le sommeil, l'activité motrice, l'attention, la récompense, etc.).

Dans un fœtus, les changements du niveau de dopamine peuvent grandement endommager le développement du cerveau.

Les scientifiques ont constaté que les schizophrènes ont de la dopamine en abondance dans certaines parties spécifiques du cerveau.

Mais une infection de taxoplasma gondii qui est à l'état dormant, et qui pourtant accroît le risque de schizophrénie pour l'enfant, ne passe pas la barrière du placenta.

Elle ne peut donc pas infecter le cerveau du fœtus et ne peut pas influencer directement le fœtus.

Il est alors difficile de comprendre comment cette infection dormante peut influencer quoi que ce soit.

Certaines études indiquent que ce ne sont pas les infections en elles-mêmes qui causent ces interruptions dans le développement du cerveau, ce serait plutôt la réponse de notre système immunitaire.

Lorsque le système immunitaire est activé, il peut influencer le fonctionnement du cerveau et de cette façon, activer des réponses émotionnelles et comportementales.

Essayez, par exemple, de vous souvenir comment vous vous sentiez le jour précédent une grippe. Vous ne vous sentiez pas bien, vous étiez plus irritable, moins d'appétit, un sentiment de fatigue... Vous " couviez " quelque chose.

Ce n'est pas la grippe qui vous fait ressentir cela, mais il s'agit de la réponse de votre système immunitaire. Vous ressentiez la réponse des cytokines.

Les cytokines sont des petites molécules produites par plusieurs types de cellules pour réguler, à distance, les fonctions et l'activité d'autres cellules.

EnceinteCes cellules ne sont pas seulement importantes pour le système immunitaire, mais elles sont également importantes pour le développement du cerveau.

Lorsque les chercheurs ont cultivé des neurones en laboratoire et y ont ajouté des cytokines, les neurones ne se sont pas développés correctement.

On sait qu'un haut niveau de cytokine fait interférence au développement et aux connexions des neurones. Est-ce qu'une infection de la mère pourrait affecter le cerveau du fœtus de façon à établir une prédisposition à la maladie mentale ?

C'est parfaitement possible.

La réponse du système immunitaire d'une femme enceinte peut affecter le placenta.

Le travail du placenta est de faire passer des hormones et de la nourriture nécessaires au développement du fœtus. Mais lorsque le corps de la mère combat une infection, on pense que le placenta se comporte quelque peu différemment.

Dans certains cas, il influence le fœtus de façon à ce que celui-ci produise ses propres cytokines. Dans d'autres cas, les cytokines de la mère traverseront la barrière du placenta.

Un élément qui confirme l'idée que les cytokines jouent un rôle clef dans tout cela est le nombre d'études qui indiquent que certaines cytokines (celles nommées interleukin-8) étaient à trouver en très forte dose dans le sang de mère ayant accouché d'enfants devenus schizophrènes.

Les recherches génétiques ont découvert deux gènes associés à la schizophrénie qui sont également impliqués dans la fonction de la cytokine.

Ces mêmes recherches sont soutenues par plusieurs constatations sur la recherche animale.


Défensif et offensif

Le système immunitaire peut, par erreur, endommager le cerveau d'une autre façon (et pas seulement chez le fœtus).

Même si les preuves scientifiques indiquent un lien entre les maladies mentales et les infections prénatales, beaucoup de recherches sont faites afin de voir s'il peut y avoir des cas de maladie psychiatrique dues à des réactions auto-immunitaires déclenchées lors de l'enfance ou même de l'âge adulte.

Certaines infections peuvent déclencher le système immunitaire et lui faire attaquer des cellules du cerveau.

Une de ces infections est une infection due aux streptocoques (ceux qui sont responsables de l'angine rouge).

StreptocoqueEn 1998, les médecins, l'équipe du docteur Swedo, faisaient une étude sur les enfants qui souffraient de Troubles Obsessionnels du Comportement (TOC) et constatèrent qu'un petit pourcentage de ces enfants avaient tout d'un coup développé ces TOCs après une infection due au streptocoque bêta hémolytique du groupe A.

Généralement, les TOC viennent progressivement, mais chez ces enfants, on était passé d’aucun symptôme à TOC en l'espace de 24 ou 36 heures.

En gros, ces enfants se sont réveillés un matin et avaient des TOCs.

C'est pour cela que les TOCs dus à cette condition, aux États-Unis, ont une dénomination bien particulière : PANDAS (Pediatric Autoimmune Neuropsychiatric Disorders Associated with Streptococcal infections).

D'après le docteur Swedo et son équipe, PANDAS se développent, car le système immunitaire attaque le cerveau après l'infection.

La bactérie du Streptoccoque contient certaines protéines à sa surface qui ressemble aux protéines faites par les humains. C'est ce qui aide la bactérie à ne pas se faire éjecter par son hôte.

Lorsque le corps découvre la bactérie, il l'attaque, et dans ce processus de défense, il attaque aussi ses propres protéines.

Certaines études ont trouvé des anticorps contre le cerveau chez des patients atteints du PANDAS, mais d'autres études n'ont pas pu reproduire l'expérience.

Ce qui fait que le diagnostic du PANDAS est toujours sujet de controverse.

Mais même si on a toujours certains doutes, la plupart des scientifiques s'accordent à penser que le PANDAS est une pièce importante du puzzle.

Si la raison est une réaction auto-immune ou une interruption du développement du cerveau foetal, si le coupable est le système immunitaire plutôt que l'infection en elle-même, ceci simplifie grandement le problème.

Et cela nous expliquerait pourquoi on trouve plusieurs maladies impliquées dans les maladies psychiatriques : grippe, rubéole, herpes, etc.

Ces infections sont très différentes et agissent différemment sur notre corps, oui, mais le point commun est notre système immunitaire.

Les chercheurs espèrent pouvoir découvrir les raisons des maladies mentales et espèrent un jour trouver une solution, une cure.

Le plus important, si on veut combattre les maladies mentales, est de les éviter au premier abord. Si les infections jouent un rôle crucial, cela ouvre les portes pour de nombreuses solutions.

Mais cela pourrait aussi changer certaines des habitudes que nous avons, car si, comme tout porte à le croire en ce moment, c'est le système immunitaire, et non l'infection en elle-même qui affecte le fœtus, il va falloir arrêter de conseiller aux femmes enceintes de se faire vacciner contre la grippe.

Peut-être arrivera-t-on à des médicaments qui viseront directement l'infection ou qui contrôleront l'interférence du système immunitaire avec le cerveau, afin d'éviter une attaque auto-immunitaire sur les cellules du cerveau.

Le 20e siècle a curé toute une série de maladies physiques dues à des infections, peut-être que le 21e siècle verra une cure aux infections qui affectent notre cerveau ?


Des études récentes indiquent une grande variété de liens entre certaines infections et des éléments psychiatriques. Voici certaines des corréaltions les mieux documentées à l'heure actuelle.

Schizophrénie Prénatal Grippe, rubéole, Taxoplasma gondii, herpes, polio, varicelle, maladie de lyme.
Postnatal Taxoplasma gondii, maladie de lyme, chlamydia, herpes.
TOC Prénatal Aucun lien trouvé.
Postnatal Streptocoques.
Bipolaire Prénatal Herpes, Taxoplasma gondii.
Postnatal Herpes, Taxoplasma gondii.
Autisme Prénatal Rubéole, herpes, maladie de lyme.
Postnatal Maladie de lyme, mycoplasmose, clostridium (bactérie qui cause le botulisme).
Alzheimer Prénatal Herpes.
Postnatal Aucun lien trouvé.

Syndrome de Tourette

Prénatal Aucun lien trouvé.
Postnatal Mycoplasme.

(Cyril Malka d'après Melinda Wenner)


Sources (et pour en savoir plus) :

Toxoplasma gondii and Schizophrenia. E. Fuller Torrey and Robert H. Yolken in Emerging Infectious Diseases, Vol. 9, No. 11, pages 1375-1380; November 2003.
Neuropsychiatric Disorders and Infection. Edited by S. Hossein Fatemi. Taylor & Francis, 2005.
Pregnancy, Immunity, Schizophrenia, and Autism. Paul H. Patterson in Engineering & Science, Vol. 69, No. 3, pages 10-21; 2006.
Maternal Effects on Schizophrenia Risk. Paul H. Patterson in Science, Vol. 318, pages 576-577; October 26, 2007.